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Politique

Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

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Nous savons ce que nous rejetons. Savons-nous ce que nous voulons ?

COP21 mais signature du CETA, abandon du projet de Notre Dame des Landes mais projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la Meuse[1], inquiétudes devant le Brexit mais incapacité à repenser un projet européen qui préserve les citoyens avant les intérêts des multinationales, débats sur la laïcité et la liberté d’expression réinterrogeant sans cesse ce qu’est notre nation, tâtonnements pour changer l’école sans interroger les fondements de l’éducation, cris mal entendus des personnes œuvrant dans les services publics, cris coincés dans la gorge des paysans qui se suicident… Notre modèle de société est continuellement mis en question dans des crises de plus en plus aigües.

Partout, ici et ailleurs, le modèle néolibéral s’essouffle, emportant sur son passage les rêves, le fruit d’années de travail et la dignité de ceux qu’il broie. Le rejet de ce modèle se fait de plus en plus entendre. Le spectre des réactions est large : expérimenter des modèles alternatifs à échelle locale, brandir le modèle nationaliste, rejeter les élites traditionnelles et les remplacer par des trompe-l’œil, attendre que le changement vienne d’en haut. De l’élection de Donald Trump à celle d’Emmanuel Macron, la question du changement de nos modèles de société se pose jusqu’au sommet de la hiérarchie : sommes-nous dans une rupture ou dans une continuité déguisée ? Comment retrouver notre puissance d’agir en tant que citoyens sans se donner le temps d’envisager un autre modèle de société ?

Nous savons ce que nous rejetons. Mais savons-nous seulement ce que nous voulons ? Face à la menace de leur désintégration, les sociétés ont toujours su se projeter, dans le réel et dans l’imaginaire, en édifiant des monuments, en inventant de nouveaux récits, en conquérant de nouveaux territoires géographiques et imaginaires. C’est quand il se sent en danger que l’être humain se met à inventer.

La culture néolibérale et son individualisme consommateur sont ébranlés dans leurs fondements par des menaces d’ordre environnemental, technologique et social. Le dérèglement climatique et disparition de la biodiversité, le développement opaque de l’intelligence artificielle, les démocratures et le terrorisme nous obligent à envisager le changement ou notre disparition.

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Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.41Sommes-nous à la fin de notre civilisation ? Assistons-nous au grand effondrement ? Le sujet revient régulièrement dans la presse. La question de savoir si nous avons les outils pour penser et expérimenter d’autres modèles est réservée à la presse spécialisée et des courants qu’on appelle alternatifs.

 

 

Retrouver un récit à chaque étage de notre expérience

Nous vivons un moment schizophrénique où, tout en énonçant la possibilité de notre fin, nous continuons à vivre comme si notre culture était immortelle. Les changements s’envisagent par bribes et par secteurs, à coup de mesures médiatisées ou de petits gestes qui donnent bonne conscience. Nous nous mettons à recycler, mais pas les petits emballages, c’est trop compliqué. Nous nous mettons à acheter bio, mais continuons à manger des tomates en hiver, juste pour agrémenter la salade. Nous supprimons les sections L S et ES tout en continuant à propager l’idée que les voies professionnelles sont réservées aux perdants de l’école. Nous consommons du lait végétal de la même manière que du lait animal sans les diversifier. Nous critiquons à juste titre les conditions dans les maisons de retraite, sans remettre en question la segmentation de nos sociétés où les personnes âgées et les enfants sont maintenus dans un univers clos. Nous oublions d’interroger les fondements d’une société où l’économie, le social, le politique, l’éducation, l’information, l’art, la santé, l’information, sont interdépendants. Chaque sphère produit le récit de ce que nous sommes.

Comment envisager ce récit sans redéfinir notre rapport au monde ? Un rapport qu’il faudrait pouvoir articuler à chaque échelle de notre appartenance : territoriale, culturelle, historique, politique, linguistique, et notre appartenance plus large à l’humanité et au vivant.

Les grands mythes des années soixante et celui de l’homme providentiel ont disparu. Le capitalisme consumériste n’a pas tenu ses promesses. En pleine crise de la représentation, comment envisager un horizon commun sans personne pour l’incarner ? Le commun reste le grand absent des débats publics. Comment discuter de réformes de la SNCF si nous oublions de définir ce qu’est un service public ? Le transport, l’hôpital, l’université, sont aujourd’hui gérés comme des entreprises. Derrière chaque question de société – immigration, interventions armées, PMA –  la question du commun se profile, mais n’est jamais abordée. Quelle société voulons-nous être ? C’est à dire comment voulons-nous que nos vies individuelles s’agencent avec ce qui nous entoure – espaces publics, voisins, enfants, environnement, villes, personnes âgées, technologie ?

Prisonniers d’une vision à court terme, embrigadés dans l’idéologie de la croissance et dans la priorité donnée à la santé économique, les dirigeants politiques ont abandonné l’idée de nous offrir une vision de ce que nous sommes. À bien regarder ce que nous faisons du commun dans notre quotidien, nous avons peut-être les dirigeants politiques que nous méritons.

Poser autrement les questions

Dans les gestes les plus insignifiants de notre quotidien, dans les scènes les plus banales, l’individualisme consumériste et la culture du conflit écrasent la construction d’un commun. Car la consommation n’est pas le simple fait d’acheter des produits matériels, elle est une manière d’être au monde. On peut consommer un paysage, une randonnée, un spectacle, dès lors qu’on la traite comme un bien dont on jouit et dont on sort sans en être changé.  Citons seulement un miroir, peut-être le plus intransigeant de notre société, l’école. Cette école qui assujettit le verbe apprendre à l’évaluation, et le verbe réussir à la performance, qui arrache le travail à l’émerveillement et l’effort à la jouissance. Au bout de ce chemin, la question qui est posée aux lycéens : Qu’est-ce que tu veux faire ? a perdu tout l’enthousiasme qu’elle portait quand on la lui posait à l’âge de cinq ans. Quand un élève lève la main pour demander : « Est-ce que ce sera à l’examen ? » et ne note que ce qui sera susceptible de lui apporter une bonne note, quand un enfant se voit promettre une récompense achetée s’il travaille bien, qu’on ne s’étonne pas si une fois adultes, nous continuons à fonctionner sur la peur, la récompense, et l’obsession de l’utilité performante.

 

 

 

 

3’54-4’58 : « La division est une opération destinée à faucher un maximum aux autres. »

6’08- « Savoir…il faut que ce mot clignote dans vos yeux. Ça fait des milliers d’années que les hommes cravachent, c’est pas maintenant qu’on va laisser tomber »

Poser les bonnes questions

Les questions qu’une société se pose sur elle-même en disent plus long que ce qu’elle affirme. Dans la question Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? nous mettons l’individu en devenir face à son seul désir, isolé et exclusif. Nous ne demandons pas À quoi veux-tu participer ? ce qui l’inviterait à penser le lien entre son activité et la construction d’un commun. Ni Comment veux-tu vivre ? ce qui déplacerait l’attention sur la manière dont on mène une action plutôt que sur la production d’un résultat. Nous ne le préparons pas à envisager le geste qu’il imprimera dans le monde. (La suite de cet article à lire prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

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[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html

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"Des scènes au quotidien"

« Tiens Monsieur C. ! Déjà réveillé ? »

Ça fait déjà plusieurs heures que Monsieur C. est réveillé. La tête tournée vers la fenêtre qui donne sur un mur. Ça fait des heures qu’il attend, assis au bord du lit. Il a réussi à s’extirper du matelas et à pivoter pour s’asseoir. Il n’a pas trouvé pas la manette pour redresser le lit. Il reste là, en attendant. Impossible de mettre la télé, il est trop tôt. Il ne peut pas sonner. D’ailleurs on lui a dit d’arrêter de sonner pour rien. Lui tout ce qu’il voudrait, c’est parler un peu.

Les rayons du soleil se sont mis à éclairer les visages sur le panneau de photos à l’entrée de la chambre. Dans toutes les chambres il y a le même panneau en liège. Entre les photos on voit encore  les trous qu’ont fait ceux qui étaient là avant. Avant que quelqu’un décroche les photos en pleurant. Sur les photos tout le monde sourit. Ça respire la joie, la santé et la vie. Lui aussi il a fini par mettre ses photos sur le panneau en liège, histoire de se rappeler qu’il a été un homme, un mari, un père, un collègue, un grand-père.

Cet après-midi c’est la petite qui va venir le voir. Faudrait pas qu’il se plaigne, pour d’autres personnes ne vient. Mais elle va encore lui demander s’il a passé une bonne semaine. Elle n’a pas compris qu’ici il n’y a plus de semaine, ni vraiment de jour et de nuit. Ici le temps marche avec un déambulateur. Il avance par petites tranches de tâches à accomplir : la toilette quotidienne avec le gant, la grande expédition à la douche une fois par semaine, la promenade dans le couloir, se rendre jusqu’à la salle à manger… Bon dieu c’que ça peut être loin une salle à manger. Monsieur C. déteste cette salle. Tous ces  dentiers qui mastiquent, c’est le temps qui lui fait la grimace. Pourtant parfois il rit, ça lui rappelle la cafétéria quand il était môme, et celle de l’armée. Et puis ça le change du lit et de la chaise près de la fenêtre qui donne sur un mur. Ce lit, c’est là où il va passer de plus en plus de temps. C’est là qu’il attendra que la douleur passe, là qu’un jour la douleur passera tout à fait. C’est signé. La dernière scène de sa vie se passera là, dans ce lit qui n’est pas le sien, qui sera celui d’un autre une semaine plus tard, dans des draps qui n’ont plus l’odeur d’un chez soi. La dernière chose qu’il verra ce seront ces murs d’un blanc trop propre. (extrait d’un manuscrit : Quelque chose tombe et ce n’est pas la nuit)

Combien parmi nos parents vivront cette fin de vie ? Dans notre société est vieillissante, le nombre de retraités dépassera bientôt le nombre d’actifs. Si le débat sur la fin de vie est souvent relancé, celui sur l’existence même des maisons de retraite ne semble pas poser problème. Pourtant les maisons de retraite sont un choix de société, qui répond à des normes anthropologiques.

Lorsque les conditions dans lesquelles vivent beaucoup de personnes placées en maison de retraite surgissent dans l’actualité, le débat public se tourne vers comment offrir de meilleures conditions de vie, comment mieux placer les retraités. Mais la question culturelle de fond n’est pas abordée.

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Nos parents : les futurs improductifs

« Je ne sers plus à rien », « Je ne veux plus embêter personne ». Le taux de suicide chez les 75/84 ans est le seul qui augmente en France.[1]

Dans nos sociétés modernes, la norme familiale est la famille nucléaire – père, mère, enfant. L’éclatement familial, les familles recomposées, la mobilité des ménages éloigne beaucoup d’enfants de leurs parents. Les maisons de retraite apparaissent donc comme le seul choix possible, mais elles répondent en fait d’avantage à des normes culturelles encourageant l’isolement des générations, l’enfermement, le culte de la vie et la primauté de la santé du corps sur la santé émotionnelle. Mais surtout, la notion d’utilité de l’individu dans une société productiviste.

Dans une société où le but assigné à l’individu est de produire de la valeur économique, le fait qu’une personne puisse se mettre à travailler à mi temps pour s’occuper de ses parents n’est pas envisageable. On accorde des congés maternité, mais pas de congé filial.

Les improductifs sont relégués à des milieux d’enfermement : l’école, les hôpitaux psychiatriques, les prisons, les foyers pour personnes à la rue, les maisons de retraite. Bien sûr certains sont là pour apprendre, d’autres pour payer une dette envers la société, d’autres pour qu’on prenne soin d’eux. Milieu d’enfermement n’a pas ici une connotation péjorative : c’est un fait, nous enfermons ceux que nous voulons punir, former ou aider. Pourtant il n’est pas universel de considérer que l’apprentissage, la punition ou l’aide passent nécessairement par un isolement. Dans nombre de sociétés, l’apprentissage des enfants se fait par leur participation à la vie communautaire, et notamment par le soin qu’ils doivent prendre des anciens.

Chez nous, les personnes âgées sont considérées comme une classe à part avec, comme les enfants, qui ont leur propre nourriture, leurs séries télé, leurs amusements, ou leur niveau de langage qui nous amène souvent à les infantiliser. Dans d’autres sociétés pourtant, l’ancien est considéré(e) comme un trésor humain essentiel à la transmission vers les nouvelles générations.

Mais comment peut-on faire autrement ? Comment restituer la dignité et la place des personnes âgées dans notre société  ? C’est que derrière cette question, c’est un modèle entier qui est remis en question. L’argument énonçant que nous n’avons pas le temps de nous occuper de nos parents et pas d’argent pour employer du personnel spécialisé, repose sur des rythmes de vie que nous nous ne remettons jamais en question. Impossible d’imaginer par exemple, qu’une partie d’un service civique obligatoire se ferait dans les maisons de retraite, d’imaginer pour chaque employé au sein d’une entreprise quelques jours de travail par mois dans une maison de retraite, ou encore d’établir des échanges de service avec des étudiants en quête de logement.

Dans nos sociétés où l’unité de mesure est l’individu économiquement productif, les personnes âgées redeviennent des enfants, mais des enfants qui marchent à reculons. Passé un certain âge, nul besoin d’avoir une maladie dégénérative pour se faire infantiliser. Dès lors, c’est à nous qu’incombe la responsabilité de mettre nos parents en maison de retraite. Bien sûr ils sont consentants, ils suivent nos conseils, puisqu’il est entendu que nous savons mieux ce qui est bon pour eux. Nos décisions sont difficiles à prendre, car nous sommes piégés dans un système où ça ne se fait pas de demander à la voisine « Je sors faire des courses, peux-tu t’occuper de ma mère pendant une heure ? », et la voisine de le faire, sans être rétribuée, parce qu’elle se sent concernée par toute personne âgée qui a contribué à créer la société où elle vit. Ça ne se fait pas de dire à son enfant de s’occuper de son grand-père en rentrant de l’école, un enfant ça doit rester dans son monde.

La mort est un verbe

Derrière notre relation aux personnes âgées, c’est aussi notre rapport à la mort qui est en question. Objet de spectacle dans les films, les médias et les jeux vidéos, mais absente du réel, elle n’a plus d’odeur, plus de température, plus de rythme. Nous ne savons plus à quoi ressemble la mort d’un animal que nous allons manger, nous n’assistons plus à la mort de notre personnes âgées Les personnes qui vont mourir sont mises à l’écart.

Dans un monde où les fruits n’ont plus de saison, où nous sommes entièrement coupés des cycles naturels, nous nous sommes aussi coupés de la mort. Au point de ne pas pouvoir en prononcer le nom. Nous disons partir, disparaître, c’est fini.  À l’échelle des sociétés, nous vivons comme des immortels, dans une logique de croissance perpétuelle. À l’échelle individuelle, quand la mort approche, nous ne savons plus comment l’accueillir. Pourtant la mort est un verbe, le dernier de notre vie.

Nous nous occupons plus de la mort que de mourir. Nous la ritualisons à l’enterrement, une fois qu’elle est là, pour ceux qui restent. Mais pas pour celui qui meurt. La mort n’est souvent évoquée que pour la repousser ne dites pas ça, arrêtez de parler comme ça, ou bien éludée dans les blagues lors des visites familiales. Qui songerait à organiser des funérailles du vivant de la personne où, pendant plusieurs jours, les proches viendraient lui dire ce qu’elle a été pour eux, et lui liraient ces mots qui se disent devant le cercueil ? Et permettre à cette personne d’acquérir un statut de transmission, en se racontant ?

La plupart des décès en maison de retraite ont lieu la nuit ou tôt le matin, c’est-à-dire au moment où les angoisses sont les plus présentes. Par quel étrange procédé sommes-nous convaincus que des personnes qui arrivent au bout du chemin souhaitent qu’on les laisse tranquilles, baignés d’ennui, dans une chambre qui ressemble à toutes les autres, avec une couche au cul et une sonnette au bras, et que la télé est leur dernier plaisir ? Qui nous dit qu’ils ne voudraient pas s’épuiser encore un peu pour voir de nouveaux visages, des paysages apaisants, rire aux éclats, découvrir encore des choses qu’ils n’ont jamais vues ? Comment en est-on arrivé à empêcher les vieux de vivre sous prétexte de vouloir les maintenir en vie ? Il ne tenait qu’à nos parents de nous avoir mis en pension quand ils peinaient à subvenir à leurs besoins. Il serait peut-être urgence de réinterroger la place pour ceux qui, pour le meilleur ou le pire, nous ont construits.

[1] http://www.infosuicide.org/reperes/epidemiologie/

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"Des scènes au quotidien"

Ce dimanche dans Questions Politiques sur France Inter présenté par Ali Baddou, Natacha Polony et Raphaël Glucksman ont ouvert la discussion sur les scènes de la ruée vers le Nutella dans certains supermarchés ce weekend (300 partis en un quart d’heures soit l’équivalent de ce qui se vend en 3 mois, scènes de violence et de bagarres). Tentant de tirer les questions sociales et culturelles qui se posent derrière ce qui semble être anecdotique, les deux intervenants ont essuyé quelques petites phrases du présentateur, qui elles non plus, ne sont pas anecdotiques. 

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Pour écouter cette discussion (8 premières minutes) : cliquez ici.

Les points de suspension ne sont pas anecdotiques. Chaque intervention d’Ali Baddou interrompt la parole des intervenants. N’est-ce pas un procédé habituel, opposer une contradiction pour pousser les intervenants à préciser leur pensée ? Ici, les procédés sont plutôt insolites : affirmation péremptoire et subjective c’est bon, évaluation en direct de l’argument d’un intervenant, avec pour argument l’opinion de personnes en régie à Radio France… seraient-ils en train de finir les derniers Ferrero Rochers rescapés des fêtes ?

Ce n’est pas la première fois que Nutella fait débat. Les enquêtes, reportages et campagnes d’information se focalisent sur les stratégies de Ferrero pour leurrer le consommateur sur les ingrédients de sa célèbre pâte à tartiner, les risques pour la santé et les dégâts sur l’environnement de la culture d’huile de palme. Dans ce schéma, la critique n’est tournée que vers les industriels dont le consommateur est une pauvre victime naïve. Or la consommation n’est pas qu’une question de domination d’industriels, c’est une culture qui touche à nos pulsions les plus primaires et qui affecte nos comportements. Ce dimanche, à une heure de grande écoute, était posée la question des processus à l’oeuvre quand un consommateur achète : addiction, bas prix à tout prix, pulsion du désir effaçant toute considération de respect de l’autre. D’où venait donc ce besoin de la part du présentateur de tenter de désamorcer la réflexion de ses intervenants ?

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Le besoin du clash ?

La culture du clash est omniprésente dans les rédactions. Les duels, face à face, match forment les titres accrocheurs des rubriques. L’affrontement devient l’objet même du spectacle médiatique, plutôt que l’élaboration d’une pensée par la confrontation des points de vue. Sauf qu’il arrive bien souvent que les intervenants soient plutôt d’accord et ne jouent pas en permanence le jeu de l’affrontement. De fait, malgré leurs oppositions sur la souveraineté nationale, l’Union Européenne, l’interventionnisme,  l’une défendant un socialisme libertaire, l’autre la sociale démocratie, sur beaucoup de sujets, Polony et Glucksmann sont plus en décalage de points de vue d’où partent leurs analyses qu’en désaccord de fond. Le véritable affrontement se situe peut-être ailleurs, entre des intervenants dont les positions brouillent les catégories habituelles et dérangent autant qu’elles font de l’audimat, et des journalistes énonçant une doxa dénuée de toute exigence d’argumentation. Mais il semble que dans ce cas-ci, le présentateur ait plutôt cédé à une pulsion qu’à une stratégie d’affrontement.

Un réflexe au pays des premiers consommateurs mondiaux : « Le Nutella, c’est trop bon ! » 

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mère orang outan mourante avec son petit des suites des incendies dans les forêts d’huile de palme. AnimalRescue

Les dénonciations des ravages de l’huile de palme tant sur les forêts que ses habitants primates orang outans et humains, les villages décimés, les enfants malades, tout cela ne résiste pas à la conclusion sans appel : « Mais c’est trop bon ! » Aveu d’impuissance qu’on peut observer dans tous les lycées quand le sujet est abordé avec les adolescents.

Que l’être humain de notre siècle considère comme plus précieux son propre plaisir que le bien-être de la planète où il vit, cela n’est pas une surprise. Que ce plaisir soit en train de le tuer, qu’il le sache mais écarte l’idée, c’est encore habituel. Mais un autre élément vient s’ajouter quand il s’agit d’un symbole comme le Nutella : le rire.

enfants travaillant dans une plantation de cacao, Sumofus.org

Dans les courtes huit minutes de ce débat, Polony et Glucksmann ont interrogé à juste titre le rire méprisant de nombre de commentateurs des vidéos, assimilés aux bobos parisiens, envers les personnes défavorisées qui se battaient pour les pots de Nutella en rabais. Mais un autre rire mérite d’être interrogé : celui qui suivit le commentaire de Ali Baddou et qui suit systématiquement la phrase Mais c’est trop bon ! de toute personne se défendant de manger du Nutella. Le commentaire sur les gens en régie à Radio France nous laisse imaginer les regards complices des gourmands, cherchant à se rassurer sur le fait qu’ils sont du côté de la norme.

Aimer le Nutella envers et contre tout, c’est cool. Comme l’ont souligné Glucksmann et Polony, c’est la question culturelle du fétichisme des marques qui se pose. Dès lors qu’on parle d’autres pâtes à tartiner qui seraient faites avec de bons ingrédients, la méfiance est immédiate. On aurait pu imaginer, à l’évocation de produits meilleurs au goût, meilleurs pour la santé et l’environnement, et qui reviendraient moins cher (car consommés plus lentement) un intérêt ou tout du moins une curiosité. Mais non. C’est moins bon. Ce dimanche, Ali Baddou fut un excellent porte-parole des millions de personnes apparemment fières de leur addiction contre laquelle ni le bobo écolo ni l’intello ringarde ne pourront rien.

La fausse question du prix

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vidéo de la ruée vers le Nutella

La figure du bobo parisien assumée par Raphaël Glucksman a été rapidement évoquée dans la critique légitime des ricanements autour des vidéos. « Les lieux où on a vues ces images désolantes sont des lieux marginalisés, de déclassement, de cette France qui ne gagne pas. », a commenté  Glucksmann. Natacha Polony a approuvé l’idée en disant : « Il faut faire en sorte qu’il n’y ait plus de gens qui en soient à 2 euros près ».Or cette vision est exclusivement citadine. Elle oppose les bobos des centre-villes aux pauvres des zones périurbaines.

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Angel Boligan

Or quand on se donne la peine de voyager en France et de prendre le temps de vivre avec les gens, on se rend compte que la périphérie ne rime pas forcément avec mal-être, et que faible revenu ne signifie pas forcément malbouffe. Il existe des gens très riches chez qui on trouvera du Nutella, et des gens tout aussi pauvres que ceux des lieux « déclassés » qui font le choix de la qualité. Partout en France, dans des hameaux et petits villages, il existe des gens dont les revenus sont équivalents à celui des pauvres dans les périphéries. Ceux dont on ne parle jamais.

Ces personnes n’ont pas les moyens de s’acheter des vêtements neufs et vont dans des magasins d’occasion, ils s’alimentent dans des circuits courts ou raclent les légumes abîmés des fins de marché.Chez eux, sur des étagères fabriquées avec des palettes récupérées à la déchèterie, on trouvera de la pâte à tartiner bio, de l’huile de coco et des savons artisanaux. Ces personnes ont le double privilège d’être isolées des grands centres de consommation, et d’avoir un accès direct à des produits de qualité. Mais ils font aussi le choix, quand ils vont en magasin, de la qualité, qui va souvent de paire avec une économie : le vinaigre blanc et du bicarbonate de soude coûtent moins chers que des produits ménagers, couper de vieux bouts de tissus fait économiser sur l’achat d’essuie-tout ou d’éponges, acheter une bonne paire de chaussure qui dure dix ans revient moins cher que d’en acheter une mauvaise chaque année, mélanger dans un mixeur une poignée de noisettes, du cacao du lait et de l’huile revient moins cher que d’acheter sa pâte. Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de culture et de pratiques sociales.

composition nutellaLa culture se pose aussi dans l’appréciation du bon. S’il était possible d’envisager que ceux qui boycottent le Nutella ont autant envie de sucre et de gras que ceux qui en mangent, alors on pourra parler de l’éducation au goût. Car le goût s’apprend et se réapprend, comme l’oreille musicale ou l’appréciation du sport. Ceux qui détestaient faire du sport et qui s’y sont mis le savent : plus on en fait plus on l’apprécie. De même pour le goût : en mangeant des produits de qualité, le corps réajuste ses besoins. Il finit par rejeter naturellement les produits industriels et les éléments chimiques, comme lorsqu’on passe du temps en montagne et qu’on revient en ville, on trouve que ça pue. Qui retrouve le vrai goût de la noisette, du chocolat, du sucre non raffiné, découvre alors des sensations de gras et de sucre bien plus intenses que celles fournies par les produits industriels. Ce qui semblait être une privation devient alors un plaisir décuplé. Dès lors, le corps est plus rapidement rassasié et n’en demande pas autant. Ce processus est un changement dont peuvent témoigner tous ceux qui l’ont expérimenté, et qui furent, eux aussi, de grands fans de Nutella, et qui restent de grands gourmands. Encore faut-il ôter les étiquettes qui pèsent sur ces discussions.

 

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Angel Boligan

La question de la liberté : sommes-nous libres de nos choix ?

Faut-il souhaiter ce dont les gens ont besoin ou ce que les gens demandent ? La liberté comme le désir sont des constructions sociales. Elles s’apprennent et se forgent par l’éducation et l’expérience. La liberté de s’aliéner de son propre gré est sans doute la plus grande invention de la société de consommation. Nous sommes libres, comme dit Ali Abaddou, de vouloir acheter. Même ce qui nous fait du mal, ce qui nous rend addicts et violents. C’est une liberté qui ne s’exerce pas en dehors de ce qu’on nous vend comme étant désirable, et qui n’envisage pas de désir en dehors de ce cadre. On est bien loin de « cette espèce de petite liberté de penser tout seul » dont parlait Brassens.

Le problème qui se pose à ceux qui la remettent en question est d’être perçus comme des donneurs de leçon. La forme y est peut-être pour quelque chose : enter un débat sur France inter par des intellectuels, et une discussion avec des ruraux aux RSA qui défendraient le même point de vue, la réception ne serait peut-être pas la même. L’endroit d’où l’on parle est autant un gage de légitimité ou de désaveu que les arguments qu’on avance. Il serait peut-être temps de faire entendre ceux qui dans leurs pratiques quotidiennes, nous montrent qu’on peut être gourmand, coquet et se divertir en dehors des codes de la société de consommation.

Sarah Roubato a publié

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Comme cela ne semble pas prêt d’arriver, il ne reste plus qu’à attendre que les ravages de l’huile de palme créent des catastrophes naturelles jusque dans nos pays, que des milliers de personnes soient obligées de fuir leurs territoires créant des guerres civiles, bref, que quelque chose ait lieu que nous puissions considérer comme assez grave pour envisager de mettre dans la balance le plaisir de notre pâte à tartiner. Mais qu’est-ce qui serait assez précieux pour nous faire renoncer au plaisir d’une pâte à tartiner ?

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"Des scènes au quotidien"

C’est un petit coin de campagne coincé entre une zone industrielle et le centre d’une petite ville. Une ferme de dix hectares, avec ses habitants à l’année – poneys, chiens, chats, poules, – et ses habitants de passage. Ils sont une centaine à y être accueillis chaque année. Des gens avec des handicaps physiques et mentaux. Césure est ce qu’on appelle une structure d’accueil pour personnes handicapées. Mais c’est un lieu qui dépasse le cadre qu’on veut bien lui assigner.

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Du coutumier pour casser l’accoutumance

Ici, éducateurs et accueillis vivent ensemble. C’est ensemble qu’ils préparent les repas dans une cuisine à taille humaine, nourrissent les animaux, entretiennent le potager. Dès qu’on y entre, on comprend que ce lieu est habité. Les dessins des résidents y sont accrochés, avec des phrases que les poètes de l’Oulipo auraient jonglées : “Qu’est-ce qui est rond en ville ? Un rond-point, les fleurs rouges, les flics, les escargots, hum, le trottoir.” Le menu du jour est entouré de frises décoratives. Ici, embellir le quotidien, ce n’est pas du superflu. La secrétaire ne fait pas que du travail de bureau. Elle arrive chaque matin un peu plus tôt pour prendre le temps d’avoir un échange avec les résidents qui lui demandent des nouvelles de sa famille.

oiseauLes personnes qui viennent à Césure vivent le reste de l’année dans des institutions spécialisées ou bien chez leurs familles. Ici, pas d’emploi du temps, pas de programme à suivre. Les gens sont libres de circuler. Ils peuvent changer la disposition de leur chambre pour s’y sentir à l’aise. C’est un lieu de rupture, mais aussi de continuité. Car en privilégiant le court séjour qui se répète, les résidents retrouvent un lieu qui vit au rythme des saisons et où ils laissent une empreinte. Ils se voient offrir une épaisseur du souvenir. En creusant un sentiment d’appartenance multiple, ils se sentent entiers.

Le coutumier est un cadre qui offre un repère. Ici, il y a les animaux dont il faut s’occuper tous les jours, le cycle des légumes du potager, les repas à faire en collectivité. Au sein de ce cadre, on autorise l’imprévu et la créativité. Alors ce sont les résidents qui ont envie de faire des activités. Dessin, écriture, musique, ne sont pas imposés d’en haut. Elles n’arrivent pas dans le vide d’un emploi du temps à remplir et d’un rapport d’activité à produire. Elles émergent d’un besoin incarné dans le quotidien. C’est là le pari de Césure : renverser la question de l’accompagnement des personnes.

Renverser la question

C’est autour d’un mot que l’idée est née en 1999, entre Chaplain, éducateur spécialisé, et un ami professeur d’art plastique. Ce mot, c’était PAUSE. Offrir aux personnes handicapées le droit de se poser, mais aussi à leurs familles et à leurs accompagnants habituels. Il aura fallu dix ans pour que de cette intuition naisse un lieu. Qu’importe, Chaplain sait que les détours forgent les plus beaux chemins.

À dix-sept ans, il part en Inde, pratique le yoga et vit dans des communautés. Il s’investit dans des démarches de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel, dans des groupes politiques, et se forme à la psychiatrie. Après des décennies passées dans des institutions classiques pour personnes handicapées, il veut retourner la question.

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Cette question amène les éducateurs à envisager autrement leur travail… ou à en retrouver le fondement. Il s’agit de proposer aux résidents des activités, et de considérer que comme tout être humain, il y a des jours où ils auront envie de faire des choses, et d’autres où ils n’ont envie de rien faire. Et que c’est bien ainsi. À chacun est reconnu le droit à une singularité des besoins et des envies. Les éducateurs doivent donc apprendre à fonctionner avec l’imprévu. Or nous sommes tous formés à prévoir, à évaluer, à anticiper, à contrôler tout ce qui pourrait échapper à notre volonté.

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Césure, une respiration nécessaire à tous

Comme les prisons ou les maisons de retraite, les microcosmes que sont les institutions spécialisées sont des loupes intransigeantes de nos sociétés. Elles sont tout autant traversées que nos entreprises, nos écoles ou nos familles, par la déshumanisation du travail, par le trop-plein d’activités et de stimulation, par la fragmentation du lien aux autres, à son environnement, à la parole, et par la perte de sens.

Un lieu comme Césure est une proposition qui va bien au-delà de la relation aux personnes handicapées. Avoir le droit de ne rien faire, de s’ennuyer, de s’abandonner, est un droit fondamental de l’être humain. Cette résistance au remplissage permanent de nos vies est une nécessité pour tous.

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Là où nos téléphones intelligents nous rassurent en nous indiquant le chemin, le temps restant, meublent l’attente et comblent l’incertitude, des lieux comme Césure autorisent le hasard, l’improvisation, le changement. Le désir qui naît de cet imprévu est bien différent du désir mortifère du consommateur qui veut du même dans la nouveauté jour après jour.

Césure nous rappelle qu’il est urgent de nous creuser des parenthèses. Des lieux et des moments où nous réapprenons à respirer, à habiter un quartier, un bout de route, un paysage, un chemin trop connu. Où nous sommes présents à notre corps, à la parole de l’autre, à un repas. C’est peut-être dans ces espaces parenthèses que résident l’essentiel de ce que nous sommes.

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"Des scènes au quotidien"

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Camille Claudel, Les causeuses

 

 

Elles étaient trois autour du feu. À déposer dans l’intimité de trois corps qui se réchauffent, ce qui ne se partage qu’en présence. Une confidence trébuche, une autre la rattrape. Elles se racontent. Elles rient. Les cigarettes s’allument, dansent au bout des doigts, s’embrasent une dernière fois dans les flammes de la cheminée. Chacune se retrouve tour à tour dos au feu, et face à l’horloge. Derrière les épaules de l’autre, elle regarde l’heure, elle se dit qu’il est tard. Mais aucune ne se lève.

Il était 11h du soir. Il fut bientôt 7 heures du matin. Elles étaient courbaturées, les cernes sous les yeux, elles avaient faim et trop fumé. Mais elles tenaient par un état de jubilation comme seuls en donnent ces moments où la lumière d’un lieu, son silence, ceux avec qui l’on se trouve, nous enveloppent tout entier.

*

Je me lève. Je retourne à mon bureau, à ma casserole, à ma voiture. Mais mon cerveau n’est pas tranquille. Plusieurs valves sont encore ouvertes. Derrière moi, il y a deux, trois, quatre conversations en suspens. C’est ce qui me tient encore aux autres, ce par quoi les gens savent que je suis encore en vie : une fenêtre de tchat, elle-même dispersée entre toutes les applications possibles : messenger, facebook, whatsapp, facetime, skype, sms. De mon état de fatigue ou de mon excitation, de ma lassitude ou de ma sérénité, les gens ne savent rien. Ils ne savent que ce que je veux bien afficher. Et cela semble suffire.

Je fais face au dos de mon ami sur lequel est écrit Vu. J’assiste en direct à mon insignifiance. J’ai mal à l’ami qui a vu mon message. Mal à ces vies dont je ne connais que les albums photo. Et dans trente piges, j’en serai encore là. À n’exister que par pixels interposés. À ne toucher les autres que du bout d’un pouce qui glisse. Du bout d’un ça va ? qui n’a aucune intonation, aucun tremblement, aucun souffle, aucun poids, aucune épaisseur, aucune couleur.

En préparant mon café, en appuyant sur l’accélérateur, en travaillant, je suis encore en alerte. Car mon cerveau n’est pas une fenêtre de tchat qui s’ouvre et se ferme et qui empile des données. Il traite, analyse, met en relation, synthétise, il fait résonner ce que tu m’envoies avec une attente, un désir, une peur, un enthousiasme. Quelque chose en moi demeure en permanence inachevé. Toujours en suspens. Voilà ce que devient mon lien au monde : un éternel message sans réponse.

*

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Combien de conversations silencieuses avons-nous pour combien de conversations de vive voix avec les mêmes personnes ? Depuis quand n’avons-nous pas entendu la voix d’un ami ? L’influence des nouveaux modes de communication sur le cerveau, sur notre capacité de concentration, sur le développement de l’enfant, n’est plus à démontrer. Les neurosciences étudient l’influence des nouvelles technologies sur le corps. De nouvelles études sortent régulièrement et se font de plus en plus précises. La cyberanthropologie étudie les communautés virtuelles. La cyberlinguistique montre la vitalité, les pertes et les inventions de la langue des textos et des tchats. Mais qu’en est-il de l’influence sur le corps social, sur la relation entre individus, sur notre psyché ? Il faudra sans doute plusieurs générations pour l’entrevoir. Quelles sont les nouvelles formes d’amitié, les nouveaux modes de séduction, mais aussi les nouvelles incompréhensions qui émergent de la communication silencieuse ?

Il serait trop simple de se réfugier dans la nostalgie confortable du C’était mieux avant. Pour autant, il existe une dictature de l’opinion qui consiste à ranger dans la case nostalgique ou rétrograde toute personne qui se met à interroger la pertinence et la dangerosité de certains usages de la communication silencieuse. Cette personne-là exagère, prend trop à cœur, suranalyse ce qui est anodin. Pour toute personne qui chérit les moments de rencontre dans la simple jouissance de la présence à l’autre, sans l’intermédiaire du bruit, de rien à consommer, l’époque où la conversation ne pouvait être qu’en présence – par la voix du téléphone ou par le corps aurait sans doute été plus confortable. Mais puisque nous sommes là, maintenant et aujourd’hui, autant faire ce qu’on peut là où l’on se trouve. Et n’est-ce pas ceux qui se sont sentis le plus en décalage avec leur époque qui l’ont le mieux comprise et exprimée ?

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Angel Boligan

Il ne s’agit pas d’établir si les textos et les tchats sont bons ou mauvais. La multiplicité de nos rapports nous interdit une telle simplification. Mais elle nous invite aussi à entretenir la diversité en tout. Nous acceptons volontiers qu’une alimentation équilibrée soit une condition de la santé de notre corps. Qu’en été nous avons besoin de manger des aliments riches en eau, et en hiver des aliments qui nous réchauffent. Que la diversité des aliments répond à la diversité de nos besoins. Mais nous sommes plus sceptiques quand il s’agit de diversité des modes de communication, pour la bonne santé de nos relations. Choisissons-nous le mode de communication que nous allons utiliser avec quelqu’un comme nous choisissons ce que nous achetons à manger ? Dans le raz-de-marée de la communication silencieuse, il se pourrait bien que nous nous amputions de quelque chose d’essentiel.

 

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Où est-ce que je dépose ma parole ?

À la question “Qui envoie parfois des mails ?” que je pose parfois à des lycéens, la réponse est imparable : des rires, des haussements d’épaule. Des mails ? Quelle idée ! Les tchats et les SMS, voilà le seul mode de communication écrite qu’ils approuvent. Pourtant, l’expérience est bien différente, comme écouter un morceau de musique dans son casque est différent de l’écouter avec des amis ou en live, comme regarder un film sur grand écran dans le noir n’est pas la même expérience que de le regarder dans un bus en plein jour sur son petit écran.

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Angel Boligan

Quand le SMS n’était encore qu’un échange de messages séparés, il fonctionnait comme un mini email. Mais depuis qu’il est intégré à la fenêtre de conversation, il fonctionne comme un tchat. L’horizon d’un tchat ou d’un sms est limité : nous ne pouvons voir que quelques lignes au-dessus et en-dessous de ce que nous écrivons. Il est plus difficile d’avoir conscience du contexte dans lequel notre phrase s’inscrit. Lorsque nous lisons un long message sur un téléphone, nous faisons défiler le texte tous les trente mots environ.

Pour une discussion où des informations simples sont échangées, le tchat ou le sms évitent la dispersion de la conversation, la multiplication des clics pour envoyer un message et l’attente de la réponse. Mais quand il s’agit de discussions plus complexes, d’argumentation, de mise au point, que se passe-t-il ? Écririons-nous la même chose en ouvrant une fenêtre de mail, comme une page blanche, pour exprimer ce que nous ressentons ? Dans un tchat nous savons que l’autre est à l’autre bout, en ligne. La fenêtre nous donne l’impression d’être en face à face. Parfois nous voyons que l’autre personne est en train d’écrire, alors nous attendons, et nous changeons ce que nous allions écrire. Nous sommes dans la pure réaction. Dans un mail, nous sommes, pour un moment, seuls devant une page blanche virtuelle. Nous ne mettons pas l’autre en position de savoir que nous sommes en train de lui écrire, et nous avons plus de temps pour l’anticipation, l’analyse, condenser un propos et le porter. Lorsque nous écrivons un paragraphe, nous balayons visuellement ce que nous avons écrit plus haut. Nous avons conscience de là où notre phrase se situe dans le paragraphe, le paragraphe dans le corps du texte. Nous sautons des lignes. Autre espace-temps de la parole, autre usage.

Où sont passées les voix de nos proches ? sirène voix

Il arrive souvent qu’on me demande pourquoi je veux m’entretenir au téléphone, alors que tout semble s’être dit par mail. “Pourquoi voulez-vous m’appeler ? Pour vous entendre !” Réponse évidente pour moi, apparemment étrange pour d’autres.

Il est de moins en moins courant de laisser un message vocal. L’information devrait suffire : untel a appelé. Pourtant, laisser un message vocal, c’est laisser une empreinte dans l’environnement de l’autre. Dans une poche du temps, cette voix va résonner chez nous, dans notre voiture, au bureau, dans une intimité et une proximité que la phrase “Ce correspond a cherché à vous joindre” dépouille totalement. En écoutant un message vocal on comprend si la personne est inquiète, fatiguée, en forme. Nous pouvons mieux éprouver la nature de l’appel. Mais peut-être que nous ne voulons plus nous donner à entendre. Qu’on ne s’étonne pas alors si un soir, au milieu du bruit, nous nous sentons seuls.

On pourrait protester que les SMS et les tchats n’empêchent pas les gens de se voir, de se rencontrer ni de parler au téléphone. Mais un mode de communication a une influence sur tous les autres. Si nous passons la plupart de notre temps dans une communication morcelée, notre cerveau s’habitue et ne développe plus la capacité de déplier une conversation. De la même manière que de passer son temps dans des environnements bruyants nous rende mal à l’aise dans des contextes de silence.

Internet est un environnement à part entière. Chaque jour, nous nous y installons. Nous y commettons des erreurs, nous y sommes maladroits ou tendres, nous multiplions les malentendus et les clins d’œil. Quand je texte, quand je tchatte, je suis exactement dans la même situation que quand je suis en train de consulter mon compte en banque ou que je remplis un formulaire. Dans la conversation au téléphone ou en présence, notre corps est en alerte, autour de cet échange avec l’autre.

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Angel Boligan

La communication non verbale participe pleinement à la compréhension d’une conversation. Le ton de la voix, le regard, la position du corps, peuvent donner un tout autre sens à la même phrase. En nous arrachant à l’échange corporel, qu’il soit visuel ou sonore, la communication virtuelle nous ampute d’une grande partie de ce qui nous permet de comprendre un message. Elle ne laisse que le contenu, dénué de toute enveloppe.

Bien sûr nous essayons de compenser parfois nos propos par des émoticônes ou des images. Mais cela reste de l’affichage. Il est possible d’envoyer un émoticône souriant pour compenser un propos ironique ou critique, mais cet émoticône est davantage une précaution que le reflet d’un sentiment. La disparition du corps de la personne qui nous écrit nous coupe de tout accès à son état émotionnel. Dans une voix peut transparaître une émotion, une gêne, une peur, au-delà des mots qui cherchent à rassurer. Depuis quand n’avons-nous pas entendu la voix d’un proche dont nous prenons des nouvelles en virtuel ? Jusqu’à quel point est-il possible de feindre que tout va bien ?

L’art de finir une conversation

Qu’elle dure deux minutes, vingt ou deux heures, qu’on échange avec la caissière du magasin, avec un ami dont on n’a pas eu des nouvelles depuis longtemps ou avec un parent pour s’assurer que tout va bien, quand une conversation s’achève, c’est qu’elle est allée au bout de ce qu’elle pouvait dans l’instant donné. Elle laisse tout autre chose que la frustration de ce qui est en suspens : le goût d’autres rencontres, d’une autre occasion pour reprendre ce qui a été dit dans un autre état d’esprit, ou pour aborder d’autres sujets.

Dans les fenêtres blanches de nos écrans, le fil de conversation se déroule sur des milliers de lignes qu’on pourrait étaler sur des centaines de kilomètres si on en dépliait un rouleau. Un fil uniforme qui nous fait perdre la silhouette de nos conversations. Les lignes se suivent, égales. 70 SMS par jour en moyenne[1] (donc sans compter les messages par des applications), 25 600 par an[2].

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Angel Boligan

Quand nous échangeons par tchat et SMS, la possibilité de pouvoir y revenir à tout moment nous autorise à quitter brutalement la conversation. C’est ainsi qu’on peut lire “On se rappelle”, “Talk later” “Nos hableremos”. Ou tout simplement un changement de couleur pour indiquer que votre ami n’est plus en ligne. Mais que signifient exactement ces expressions ? Elles veulent dire exactement le contraire de ce qu’elles énoncent. Elles signifient “Je ne peux pas continuer l’échange”. Elles instaurent une relation dans laquelle celui qui met fin à l’échange détient le pouvoir de le restaurer. Le simple fait de ne pas répondre met la personne qui énonce une proposition en situation d’attente. Si nous imaginions l’équivalent dans une conversation en face à face, ce serait comme se lever et quitter la pièce sans prendre congé, ou lâcher la main de quelqu’un qui nous la tend. Cette pratique est acceptée comme parfaitement normale dans les échanges virtuels. Sans contexte pour l’appréhender, elle peut être d’une très grande violence.

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La fameuse option “Vu” ou “Seen” qui permet de savoir que le message que l’on vient d’envoyer a bien été vu, a introduit un nouvel élément dans la communication virtuelle. Quand on envoie une lettre, un télégramme, un mail, nous ne savons pas si la personne a lu. La tension peut être là, mais l’attente a le droit d’exister. Quand nous sommes en présence physique ou par téléphone, le message est immédiatement perçu et la personne réagit devant nous. Mais avec l’option “Vu”, c’est la machine qui nous envoie un message : votre ami a bien vu ce que vous lui avez envoyé. Nous avons l’immédiateté de la présence physique sans sa réaction, l’attente de la distance sans le silence qui en fait partie. Car le silence fait pleinement partie d’une conversation. Il fait émerger ce qui ne se dit pas. La parole se sculpte dans le silence et dans les mots.

À force d’utiliser le même mode de communication pour les échanges au travail, pour les banalités, pour souhaiter un anniversaire, pour draguer, pour s’expliquer, pour s’engueuler, pour se confier, on se laisse rapidement dépasser. Nous avons tous une liste de messages auxquels nous devons répondre, marqués d’un drapeau rouge ou encore marqués non lus dans notre boîte. Parfois nous remettons à plus tard simplement pour prendre le temps de bien répondre. Comment mesurer ce que notre silence est en train de creuser dans l’autre ?

Réapprendre à prêter attentionabandon4

Le système libéral nous encourage à consommer en quantité importante tout en réduisant la diversité de nos expériences. La communication n’y échappe pas. On parle bien souvent de l’isolement que créent les nouvelles technologies. Mais l’image est trop simple. Le danger n’est pas la communication silencieuse des SMS et des tchats, mais le fait de s’en contenter.

Il est sans doute urgent de nous réapproprier ce merveilleux outil pour qu’il serve nos relations le mieux possible. Retrouver la capacité de juger quand une situation ou une relation réclame de l’immédiateté ou du temps, de la distance ou du rapprochement, du seul contenu ou d’une parole incarnée dans la voix. Se rappeler que la parole n’est pas seulement un échange de contenu. Qu’elle existe dans un espace, une temporalité, dans nos corps. Derrière le blanc des fenêtres virtuelles, les dégâts sont peut-être bien plus importants qu’on ne l’imagine. Car la communication touche à ce que nous avons de plus intime, et forge notre rapport au monde. Le monopole de la communication par le SMS et le tchat révèle la tendance de notre époque à privilégier l’information, le contenu, l’utilitaire. Nous sommes en train de perdre l’épaisseur des choses.

Il ne s’agit pas de ne plus texter ou de ne plus tchatter. Simplement, de réapprendre à prêter attention. De soulever le pan de la communication avec précaution. Car derrière les écrans, il y a une sensibilité, une interprétation, une attente. Mais être précautionneux nécessite de ralentir son geste, de prendre un peu de distance, de se poser un instant. Dans un monde où tout nous pousse à ne chercher que l’immédiateté et la rapidité, c’est un peu aller à contre-sens du flot. Et si c’était là que résidait ce qui fait encore de nous des humains ?

[1] https://www.caminteresse.fr/economie-societe/sms-fete-20-ans-chiffres-1156284/

[2] http://www.slate.fr/story/112695/telephones-appels

Sarah Roubato a publié

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il sera trop tard
Lettres en morceaux par Sarah Roubato

Aujourd’hui à la une du Monde, un cri d’alarme. Un de plus… celui de 15 000 scientifiques. Un cri auquel Émile Zola n’aurait pas manqué de participer de toutes ses forces. Que peuvent encore les mots ? Lettre-Zola4Monsieur Zola,

Vous avez cru qu’en montrant les choses, on pouvait les changer. Que si les gens savaient, ils se révolteraient. Eh bien Monsieur Zola, sachez qu’aujourd’hui, on sait tout. Avec internet, les bibliothèques ouvertes à tous, les tables rondes, les journalistes d’investigation qui tiennent encore le coup.

On sait la forêt amazonienne qui disparaît pour notre Nutella et notre papier-cul,

On sait les hamburgers Macdo qui ne pourrissent jamais et qui tuent les restaurants locaux.

On sait les enfants thaïlandais qui trempent les mains dans la teinture chimique de nos vêtements pas chers.

On sait les esclaves sur les bateaux de pêche à la crevette en Thaïlande.

On sait.

À mesure que s’amassent les ruines de notre système économique, de nos modèles de société, de l’équilibre de la planète, quelque chose fait encore bouger de le balancier. Des contre-forces émergent. Mais elles sont si disparates encore, et si nouvelles, que leur puissance est diluée. De fines percées de lumière dans une tempête qui ne cesse de grandir.

Mais j’ai peur que ce monde-ci n’attende pas. La destruction est une vieille fille, elle a de l’expérience. Elle travaille bien plus vite que la création.

Fantasia 2000, Disney
Fantasia 2000, Disney

(extrait de la Lettre à Émile Zola tirée du livre Lettres à ma génération ed Michel Lafon de Sarah Roubato)

Pour écouter la lettre au complet (7 minutes) choisissez votre prix ( ce sont des semaines de travail indépendant !), à partir de 50 centimes d’euros. Merci !

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"Des scènes au quotidien"

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49J’ai le souvenir d’expériences jouissives avec les fruits. Ce ne sont pas ceux que j’aurais pu trouver sur le marché, ou qu’on m’aurait fait goûter. Ce sont les fruits que j’ai pu trouver en me promenant, par hasard. Les prunes au bord d’un verger entre deux villages du Gers, sur une route écrasée de chaleur. Les figues de barbarie dans une ruelle d’une petite ville des Causses du Quercy, que j’ai hésité à prendre, les pommes d’un hameau de la montagne noire.

Ces fruits là ont le goût d’un cadeau inattendu, comme quand un visage familier surgit d’un lieu et nous l’égaye pour quelques secondes. Ils ont le goût de la sueur de la marche qui ne sait pas quand elle finira. Ils ne sont plus des produits consommés pour satisfaire un plaisir, ils sont un événement, attachés à un lieu, au vent qui soufflait ce jour-là, au chant des cigales ou au bruissement des feuilles sous les pieds. Ces fruits-là, on les mange toujours en riant. On se sent privilégié. On retrouve le plaisir d’avoir les doigts qui collent.

fruits2Ils ont surtout le goût d’une saison. Il y a une jouissance incommensurable à retrouver chaque année un fruit qu’on n’a pas mangé pendant dix mois. À  goûter les premiers et à se dire que les suivants seront de plus en plus bons. Quelque chose qui s’apparente à l’effervescence des jours de marché en montagne, quand tous les habitants descendent dans la vallée et convergent vers la même place. Ici la rencontre a un goût particulier. Celui que n’ont que les choses dont on a ressenti le manque. Le manque, qui est considéré comme le mal absolu dans nos sociétés qui nous vantent les mérites de l’abondance. Mais il n’y a d’abondance que dans l’alternance entre le manque et la satisfaction. Si tout m’était disponible en tout temps, je n’aurais plus de désir. Mon plaisir n’existe que dans un relief.

Une personne travaillant dans une de ces boulangeries devenue institution dans un quartier de grande ville m’a raconté un petit changement apparu récemment. On se mettait à refaire des viennoiseries et de pâtisseries en fin de journée, car les clients venant à 18h n’étaient pas satisfaits de ne plus trouver la tarte mirabelle, et ne pouvait se résoudre à prendre une tarte abricot. De ce fait, au lieu de finir la journée avec très peu de restes, assez peu pour pouvoir les partager entre les employés, la boulangerie finissait avec une vitrine remplie comme aux heures de pointe.

fruits4Ce mécanisme, nous le mettons en place pour satisfaire cet enfant que nous avons tous croisé dans un rayon de magasin, celui qui crie en étirant la main : «  Je veux… ! Je veux… ! Je veux… ! » Cet enfant-là ne connaîtra pas le plaisir de ratisser la dernière tartelette du rayon, ni celui de l’enfant derrière lui qui devra goûter à quelque chose de nouveau.

Quelle espèce de temps plat avons-nous inventé qui rend tout ce que nous mangeons disponible à tout moment, qui le déconnecte d’un cycle au sein duquel le travail de l’homme prend tout son sens, et qui, en nous faisant croire qu’il nous comble, tue en nous le désir ? Il serait peut-être temps pour nous de retrouver le manque, pour savoir jouir à nouveau.

Sarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.livre sarah

Sarah Roubato organise une tournée cet automne, pour y participer cliquez ici.

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Chris Jordan
"Des scènes au quotidien"

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Hier, Donald Trump a retiré les États-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Depuis on condamne à juste titre, on s’offusque, on résiste, on prévient des conséquences, on allume des villes aux couleurs du climat… vert. On se rassure. Nous sommes du bon côté de la barrière. Surtout devant un tel amas de bêtise, d’ignominie et de mégalomanie.

Mais que la critique indispensable de cet acte ne nous fasse pas endosser trop vite le costume de Capitaine Planète.  S’insurger contre cette décision est une chose, se positionner en chevalier blanc de la lutte contre le réchauffement climatique en est une autre. La lutte pour sauver notre planète se livre dans le minuscule et dans le grandiose en même temps. Dans les accords signés par les nations et dans les laboratoires des ingénieurs. Dans notre main qui se tend vers un produit dans le rayon d’un magasin et dans notre capacité à transmettre aux plus jeunes la conscience du précieux et de la fragilité du vivant. Dans le courage des politiques et dans la responsabilité de chaque individu.

Ce que Donald Trump vient de faire à l’échelle d’un accord international, ne le fait-on  pas à notre échelle chaque jour ? Dès qu’on demande un sac plastique, dès qu’on achète un briquet en plastique, dès qu’on utilise un produit ménager toxique, dès qu’on achète des fruits hors saison, dès que nous votons pour ceux qui n’accordent aucune priorité à la protection de l’environnement ? Est-ce qu’on ne se retire pas alors du pacte que tout être vivant contracte avec la terre dès sa naissance ?  Donald Trump n’est pas une anomalie ni une excroissance. Il est le produit parfait de la société de consommation à laquelle nous participons chaque jour, d’une vision à court terme, de la priorité donnée aux profits immédiats économiques, de notre refus de voir la réalité.

Il serait peut-être temps d’assumer nos miroirs. Tous nos miroirs. Comme ceux qui dorment dans le sable des îles Midway. 6.2 km² en plein milieu de l’océan Pacifique qui nous renvoient l’image de la lente agonie que nous faisons subir à notre maison et à notre nourricière.

Chris Jordan, Midway
Chris Jordan, Midway


Elle a parcouru des centaines de kilomètres au-dessus du grand bleu menteur pour nourrir ses petits. Ici, à des dizaines de milliers de kilomètres des hommes, Diomédéidé, le géant des mers, glisse au-dessus du plus vaste océan du monde.

Sur le sable, ses petits essayent de piquer le ciel du bout de leur  bec minuscule. Quand leur mère revient, ils se grimpent les uns sur les autres pour recueillir le baiser nourricier. Baiser de la mort. Du gosier de la mère glissent des proies de toutes les couleurs et de toutes les formes.

Chris Jordan
Chris Jordan http://www.chrisjordan.com/gallery/midway

Ici, la plage forme une étrange mosaïque de bas reliefs colorés que le vent décompose. Dans un cercle parfait, des plumes, des os, et un long bec, couloir par où sont passés une brosse à dents bleue, un rasoir rose, un briquet violet.

Au milieu de ce cimetière, un nouveau tableau est en train de naître. Un oisillon enfonce la tête dans son duvet encore tacheté. Il pousse de petits cris, se tort, se redresse, retombe sur le côté, essaye de repousser le mal avec ses petites pattes affolées. Mais le mal vient de dedans. Il étouffe, il se racle le fond du bec mais rien ne sort. Il ne sait pas de quoi il meurt. Quelque chose est en lui, un corps étranger qui pousse sur les parois de son ventre.

Chris JordanC’est ici, au pays des géants des mers, qu’il faut venir, pour trouver le tableau complet de notre siècle. Au bord de ce grand bleu menteur qui fait croire à une nature vierge, il y a ma brosse à dents, mon briquet, mon playmobil, dans un cercle d’os bordé de plumes, à des centaines de milliers de kilomètres de chez moi.

Chris Jordan http://www.chrisjordan.com/gallery/midwayVoilà que le cadavre d’un oiseau me tend le miroir de ma responsabilité. Infime et infinie. Je soupèse mon insignifiance et ma toute-puissance. Diomédéidé.L’objectif du photographe vient gonfler ce mot d’un sens nouveau.  Je mesure le pouvoir de destruction de l’infiniment petit. Dans le ventre de chaque oiseau mort sur cette plage, c’est l’œil de la terre qui me fixe. Bientôt le vent les fera disparaître sous le sable,  avant que notre folie n’emporte ce grain improbable qu’est la terre.

Le jour où Diomédéidé aura avalé tous les continents de plastique, quand son cri gris couteau aura vidé les ciels, quand le sable de toutes les plages et les profondeurs de toutes les mers auront avalé la soupe de plastique, le vent pourra se mettre à raconter l’histoire d’une calamité qu’on appelait Homme.

 

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Sarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

Sarah Roubato organise une tournée cet automne, pour y participer cliquez ici.

 

 

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Lettres en morceaux par Sarah Roubato

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Mon amie, ma sœur, ma mère,

Voilà quelques temps que je te parcours et que je t’observe. Avec un œil qui te découvre, et un qui te retrouve. L’œil de l’étranger et l’œil de l’enfant du pays. Car j’ai eu la chance de te quitter un jour. Et de te revenir. Mon étrangère, mon enfance.

Je n’ai pas voulu te visiter mais t’habiter. J’ai vécu avec des paysans, des ouvriers, des artistes, des professeurs, des cadres, des commerçants. Dans un appartement huppé d’un centre ville et dans une ancienne bergerie d’un hameau de montagne, au onzième étage d’une tour de banlieue d’une Zone Urbaine Sensible et dans un petit pavillon.

Derrière les différences sociales et économiques, les codes et les registres de langage, j’ai entendu les mêmes envies, les mêmes peurs, les mêmes aspirations, les mêmes doutes face à un monde où le savoir ne mène pas à la sagesse, où plus on gagne du temps moins on en a à perdre, où l’échange d’informations ne renforce pas les liens entre les gens, où l’accessibilité de tout n’empêche pas l’uniformisation de la pensée, où la libéralisation tue la liberté. De quoi effacer d’un revers de pied les lignes tracées sur le sable de nos représentations qui séparent les jeunes des vieux, les ruraux des citadins, les ouvriers des patrons, les chômeurs des travailleurs, les artisans des intellectuels.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.38.40

Partout où je vais, c’est une autre ligne que j’ai vu se dessiner. Une ligne qui passe entre voisins, entre collègues, entre frère et sœur [1]. Entre ceux qui reproduisent ce qu’on leur a appris et ceux qui remettent en question, qui tentent de retrouver un équilibre entre liberté individuelle et le vivre-ensemble, qui recalibrent leurs priorités, qui changent de perspective, qui essaient, qui se trompent, qui recommencent. Entre ceux qui laissent faire et ceux qui prennent le risque de mal faire. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste de leur quotidien. Entre ceux qui ont renoncé à leur puissance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.

Ma chère, ma très chère France, mon refuge, ma référence, mon juge,

Tant de regards sont posés sur toi ces jours-ci. Des regards otages du spectacle médiatique.

Les lions sont lâchés. Ils se roulent dans la poussière de l’arène en donnant des coups de dents dans l’air. Ils se griffent à coups de formules soigneusement préparées par les communiquants, de chiffres taillés sur mesure, de dénonciations sorties du coffre, de petites phrases chargées à bloc et de grands mots vidés de leur substance.

Le spectacle a lieu tous les cinq ans. Autour de la piste, les enfants de Monsieur Loyal présentent les lions, commentent la longueur de leur crinière, la couleur de leurs poils, leur poids, l’écartement de leurs yeux. À chaque spectacle la première rangée de gradins recule. Il y a bien longtemps que les lions ne voient plus les spectateurs qu’ils tentent de séduire. Ils leur disent qu’ils les comprennent, qu’ils les connaissent, qu’ils les représentent.

Les spectateurs ennuyés écoutent quand même. Ils n’ont rien d’autre à faire. Faut dire qu’ils n’y voient plus très bien. Heureusement les petits Loyal sont là pour les guider jusqu’à leurs sièges. Ils leur décrivent ce qui se passe dans l’arène, leur disent quand hocher la tête et quand la secouer. Leur pouvoir de décision a l’étendue d’un passage clouté.

Les lions ouvrent le spectacle avec des rugissements de haut calibre : démocratie, république, liberté. Puis ils attaquent avec les formules qui ont fait leur gloire : injecter de l’argent, suppression de postes, réduction de la dette. Ils distillent par de petits grognements les mots chômage et emploi, feuille de paye et exonération fiscale, sécurité, assistanat, libéral, capital, social. Il y a bien longtemps que les mots rêve, imagination, envie, possibilités, vivre ensemble, entraide, découverte, apprendre, bien-être, bonheur, espérance ont déserté l’arène.

cature d'écran 2017 2Pourtant, sous le vacarme du spectacle, un autre bruit se fait entendre. Un bruit de grattage, de reniflage, de pioches et de coups. C’est le bruit des taupes qui ont déserté les gradins. Chaque année elles sont plus nombreuses.

Juste sous l’arène, des taupes travaillent. Jour et nuit, jour de spectacle et jours de relâche. Elles creusent, abattent des cloisons entre des mondes qui s’ignoraient, relient des galeries, inventent de nouveaux itinéraires de vie. Souvent elles arrivent à des impasses, impossible de creuser plus loin. Alors elles font demi tour, et cherchent un autre accès.

Elles préparent le monde de demain. Elles ne savent pas si ce sera suffisant. Tant pis. Elles creusent. Sous ceux qui rugissent, elles agissent. Sous ceux qui grognent, elles grattent. Sous les coups de griffes, elles reniflent. Pour pouvoir se dire à la fin du spectacle que quelque chose a changé pendant qu’elles sont passées.

Elles ne savent pas qu’elles sont aussi nombreuses. Chacune dans son tunnel suit un instinct, une idée, une intuition, une folie. Elles ont troqué la vision du monde qu’on leur a apprise contre celle d’un monde qui n’existe pas encore. Elles flairent les potentiels. Au fond du tunnel, elles voient d’autres horizons.

Chacune dans son couloir se croit seule. Elles passent souvent à quelques centimètres l’une de l’autre sans se rencontrer. Parfois, il suffit d’un coup de griffe bien placé, et un mur s’ouvre sur une vaste galerie où elles se rencontrent. Alors elles créent des associations, des collectifs, des mouvements, des villages. Creusent des écoles alternatives, des monnaies locales, font du bio, organisent des circuits courts, se libèrent de l’argent par le troc, encouragent un tourisme respectueux des espaces qu’il traverse, inventent d’autres modèles d’entreprise, créent des associations pour ceux que leur âge, leur handicap ou leur parcours de vie, isolent de la société.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.53.59

Elles préparent un monde où nos activités – manger, se chauffer, se déplacer, se maquiller – respectent le vivant, où les générations travaillent, s’amusent et apprennent ensemble, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres.

Elles arrivent de tous les coins de la plaine. Des usines, des salles de classe, des champs, des bureaux, des estrades. De la grande ville, des banlieues, des campagnes. Là haut, on leur avait appris qu’elles appartenaient à différentes espèces. Qu’elles devaient évoluer de chaque côté d’une ligne de fracture qui sépare les centre-villoises et les banlieusardes, les rurales et les citadines, les ouvrières et les cadres, les chômeuses et les travailleuses, les littéraires et les scientifiques, les jeunes et les vieilles, celles qui sont nées ici et celles qui sont nées ailleurs.

Sous terre, elles se sont rencontrées. Et elles ont appris que la véritable ligne de fracture était ailleurs. Entre celles qui mesurent le bonheur par l’accumulation de biens et de loisirs, et celles qui le mesurent par le temps passé à prendre soin du vivant. Entre celles qui travaillent pour consommer, consomment pour se consoler de travailler, et celles qui travaillent pour réaliser un rêve qui s’occupe de la beauté du monde. Entre celles qui courent après le temps et celles qui l’habitent.

Autour de l’arène, personne ne soupçonne qu’un monde est en train de se construire sous terre. Les Monsieur Loyal crient le plus fort possible pour recouvrir le bruit des taupes.

Ma belle France, ma merveille, mon insupportable,Capture d’écran 2017-04-15 à 14.49.58

Il est temps pour toi de changer le miroir dans lequel tu te regardes.

Partout entre tes flancs, des gens de tous les âges, de toutes les origines, de toutes les convictions et de tous les savoir-faires te modèlent une autre silhouette. Ceux-là ne font pas les unes et ne font pas le buzz. Ils sont de la race des pionniers. Ceux qu’on oublie en marchant sur les sentiers qu’ils ont tracés.

Beaucoup ne connaissent de toi que ce qui se joue dans l’arène médiatique. Ils s’en servent pour se faire des opinions, pour voter, pour diriger leurs enfants vers des chemins de vie périmés. Le jeu est faussé d’avance. Les spectateurs applaudissent, huent, lèvent le poing, brandissent des pancartes, parce que celui-ci est jeune, celui-là est drôle, cet autre a les oreilles décollées.

Ma reine, mon enfant, mon inconnue,capture d'écran 2017 1

Je te souhaite de l’audace, et de l’humilité. L’audace d’entreprendre toi-même le changement auquel tu aspires. Par le petit et par le grandiose. Par les projets démentiels et par les gestes infimes. Pour que chacun retrouve la puissance de rêver, de désirer, de créer.

Je te souhaite l’humilité d’apprendre d’autres sociétés. De ne pas craindre de te perdre en allant voir ailleurs. Je sais que tu fais encore briller les yeux de bien des gens dans le monde entier. Je me demande parfois si la lumière de ton phare n’est pas comme celle des étoiles – d’un autre temps. Et si la lumière de demain ne viendra pas du monde des taupes.

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[1] J’ai vu deux voisines dans un hameau de montagne, l’une aspergeant ses cultures de pesticides, se nourrissant chez Carrefour et l’autre faisant son jardin en permaculture et s’inscrivant dans les circuits courts. Deux femmes dans la même montagne, pour deux modèles de vie radicalement opposés. J’ai vu des jeunes passer leurs journées devant un ordinateur pour développer leur start-up pour éditer, créer et vendre, sur un modèle d’entraide et de solidarité. J’en ai vu d’autres passer aussi leurs journées devant leur écran, à consommer de l’image qui remplit mais ne comble rien. Dans un bus j’ai vu une fille voilée rentrant dans sa banlieue, et une autre en petite jupe qui allait descendre au centre ville. Elles avaient toutes les deux le même sac à main de marque, et le même téléphone à la main, toutes les deux maquillées comme des poupées. Deux élèves modèles de la consommation et du règne de l’apparence.

J’ai vécu avec ceux qui n’ont rien et qui se sentent riches de manger les légumes du coin, de pouvoir arpenter la montagne, d’avoir le temps d’apprendre et de faire, j’en ai vu qui ont les dernières baskets, le téléphone, les écrans plats, et qui ont les traits de quelqu’un qui a toujours faim. J’ai vu des gamins de neuf ans n’avoir comme seule question à poser à un danseur après le spectacle « Combien tu gagnes ? ». J’ai vu des retraités participer à un loto pour aider une association caritative, et se plaindre que les lots ne soient pas assez beaux. J’en ai vu d’autres ne pas compter le temps qu’ils passent à accueillir, à créer des rencontres, à partager.

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[Sans titre]
Lettres en morceaux par Sarah Roubato

Cher lecteur,

Si nous te disons tu, c’est parce que c’est à toi, petite individualité sur deux pattes, que notre travail s’adresse. C’est en toi qu’il résonne et c’est pour toi que nous le faisons. Si je dis nous, c’est parce que je ne suis qu’un parmi tant d’autres, jeunes créateurs, diseurs, faiseurs, qui cherchons une autre manière de travailler, de créer, d’exprimer le monde et d’y agir.

Nous t’écrivons de la terrasse d’un café, sur la petite place d’un de ces vieux centre villes qui finissent par tous se ressembler, entre les boutiques d’artisanat local fabriqué à trois cents kilomètres, celles des grandes enseignes, et les petits restaurants locaux dont les prix ne sont accessibles qu’aux touristes.

C’est samedi. L’artère principale ne désemplit pas. Deux adolescentes flashent sur un vernis à ongle dans une boutique de maquillage – 3.90€. Un petit garçon tend la main vers le paquet de bonbons multicolores exposé dans la vitrine d’une boulangerie – 1.50€. Un couple regarde des coussins de décoration – 15.99€, un autre le prix d’un balayage de mèches chez le coiffeur – 80€ . Un panini coûte 3€, un café à 2€, une crêpe appelée La Provençale 12€.

En face d’un chocolatier, un jeune homme est assis en tailleur sur le trottoir. Il tient un bout de carton avec marqué J’ai faim. Ça doit être son premier jour. L’indifférence n’a pas encore terni son regard. Ses yeux cherchent encore une voie de sortie. Sa barbe blonde est bien taillée. Il n’y a pas grand chose qui nous sépare. Un pas. Un pas de côté. Aujourd’hui, je dois tenir avec deux euros vingt pour travailler jusqu’au soir dans un café. Travailler, c’est à dire avancer un manuscrit qui s’ajoutera à ceux perdus dans une pile chez des éditeurs. Ça, c’est le vrai travail. Mais il ne pourra pas prendre tout mon temps. Car il faut encore réaliser un montage de trois minutes pour le prochain portrait sonore, pour vous donner envie de l’acheter. Vérifier la liste des sans réponse de ce dernier mois, et préparer les mails pour les relancer. Chercher de nouveaux médias à qui proposer des articles, chercher des radios pour diffuser des textes sonores. Prospecter, relancer, proposer, présenter, faire savoir…

terrcafVoilà quelques temps déjà que tu nous connais. Il y a un peu plus d’un an, tu fus un million et demi en trois jours à lire une lettre postée sur Mediapart. Depuis, tu es des centaines à écrire à Sarah. Tes messages lui rappellent que oui, il faut continuer, s’accrocher, que ça a du sens, que quelque chose bouillonne. Parfois, ces conversations par écrans interposés sont le prélude de rencontres, et nous nous retrouvons quelques semaines plus tard dans un café, une bibliothèque, un théâtre d’un coin de France, à parler de la société que nous voulons construire, de nos peurs, de nos défis, de nos envies. À tous les passeurs qui permettent ces rencontres, merci.

Chaque jour Sarah reçoit des dizaines de messages de toi. Tu lui dis que ses mots ont changé quelque chose dans ta vie, que tu y retrouves ce que tu as toujours ressenti, tu lui parles de ta situation, de tes questionnements. Elle répond à chacun. Elle sourit quand tu t’excuses de la déranger, quand tu lui écris qu’elle n’aura sûrement pas le temps de répondre. Elle se demande quelle image tu te fais de sa vie.  Internet est une vitrine. Tout y est affichage : affichage d’humeur, de statut, d’information. Sur internet, il faut toujours dire que tout va bien. Mettre des points d’exclamation. Montrer aux gens que ça marche, pour qu’ils viennent. C’est la règle : on achète les livres qui se vendent bien et sont aux premiers rayons des libraires, on va voir les spectacles qui remplissent déjà les salles, on clique sur les publications les plus partagées.

Quand tu écris à Sarah, tu ne te contentes pas de flatteries. Tu livres tes fragilités et tes doutes. Tu l’invites à une intimité.  Alors aujourd’hui, nous allons répondre à ton invitation. On va te parler de ce travail qui est le nôtre, de cette vie étrange de créateur sur internet. On te parlera sans détour et sans précaution, honnêtement et directement.

“Avec internet, tu peux atteindre plus de monde !”

On nous dit souvent que nous avons la chance de vivre dans un monde où, grâce à internet, nous pouvons partager nos créations directement avec les gens, et toucher un public très large. Partager, c’est là le mot utilisé. Mais dans partage, il y a échange. Or, quand un créateur met en ligne ses créations gratuitement, sache qu’il ne partage pas. Il ne te les offre même pas, car dans offrir, il y a encore de l’échange : le sourire de la personne à qui tu offres, le plaisir de voir l’effet produit. Derrière l’écran, rien de tout ça. Nous balançons nos créations dans cet espace intersidéral, et c’est tout. C’est un courrier qui n’attend aucune réponse.

Capture d’écran 2017-03-12 à 13.17.46Le créateur qui met son travail en ligne a tout de l’artiste ambulant. Il a travaillé pendant des semaines, des mois, des années, sur sa création. Comme il veut te présenter le meilleur travail possible, il a cassé sa tirelire pour acheter du bon matériel : un micro, une carte son, une caméra, un logiciel. Il passe quelques semaines à se tailler un beau site internet, comme l’artiste ambulant dépensera ce qui lui reste pour s’acheter un beau costume. Quand il poste un contenu sur internet, il met ses mains en porte-voix, et te crie : “Regarde mon travail, regarde ce que je sais faire ! ” Toute la difficulté consiste à attirer ton attention, pour que tu t’arrêtes quelques secondes devant sa publication. Il réécrit plusieurs fois le chapeau de son article, réfléchit bien aux mots clés, crée des teasers, des B.O, des montages courts, des formules, des posts sur Facebook. L’artiste ambulant ne choisit pas son heure au hasard. Il sait qu’il faut t’attraper quand tu auras l’esprit libre, dans le métro en revenant du boulot, ou le dimanche matin. Le meilleur article peut passer à la trappe s’il n’est pas posté à la bonne heure.

Le mythe : “Si tu as du talent, tu vas y arriver”

Ce jeune créateur dont nous te parlons a grandi dans une société où on lui dit que si on fait du bon travail, si on a du talent, si on s’accroche, on est récompensé. Bel idéal qui suppose que les gens ne s’y trompent pas. Alors il se dit que si tu aimes ce qu’il te donne gratuitement, tu achèteras le reste. On lui a dit qu’il fallait d’abord se faire connaître, et ensuite espérer vendre. D’abord travailler, ensuite proposer son article, son film, ses photos, son reportage. Comme des salles proposent aux musiciens de venir jouer gratuitement, de nombreux sites proposent aux créateurs de publier contre de la visibilité. C’est le nouveau graal : la visibilité.

Quand il est encore dans son antre à créer, et qu’il voit le bout d’une oeuvre, les murs de sa chambre font un drôle de bruit. C’est que ses rêves sont trop grands, ils les font craquer. Il se dit que ça y est, cette fois ça va marcher. Non, ne t’inquiète pas, il n’est pas de ceux qui rêvent de succès facile et de gloire. Sa seule prétention est de pouvoir sculpter, dans la matière qu’il a choisie, quelque chose qui lui permettra de manger, de se loger, assez pour que son travail occupe le centre de sa vie et qu’il ne soit jamais relégué en périphérie, dans les miettes du temps que lui laissera son boulot de survie.

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Angel Boligan

Et puis avec le temps, de coup d’essai en tentative, de projet en projet, les murs de sa chambre finissent par se taire. Le jeune créateur a appris à rabaisser ses attentes. S’il pouvait déjà se rembourser ses frais, il serait satisfait. Imagine, dans ton travail, n’avoir d’autre espérance que celle de te rembourser tes frais de déplacement, de téléphone ou de papèterie.

Il passe plus de temps à agiter les bras pour attirer ton attention qu’à créer. Imagine un circassien qui passerait plus de temps à te crier de venir voir son spectacle qu’à répéter son numéro. Toute cette gesticulation devant l’écran l’épuise, assèche ses instincts, coupe sa réflexion. Il perd ce rythme de la création qui fait qu’un musicien devient bon en jouant, chaque jour. Il sait qu’il pourrait aller beaucoup plus loin s’il était libre.  Il se sent la taille d’une comète à qui on offrirait l’étendue d’un bac à sable.

Il se sent pris dans l’obligation de poster régulièrement, pour ne pas te perdre, pour que tu vois qu’il est actif. Le vois-tu, certains soirs, les yeux rougis par l’écran, le rond brun de la tasse qui se superpose aux autres sur son bureau, faire craquer son cou, dans le silence de sa chambre, après avoir passé cinq heures à bien arranger un extrait de son travail pour te donner l’envie de lire, de regarder ou d’écouter ce qu’il fait ?

Bien sûr cette vie, il l’a choisie. En fait, il a choisi de ne jamais donner priorité à autre chose qu’à son vrai travail. Mais il n’a pas choisi le reste. Passer une heure à choisir une police pour que le visuel soit beau et attire l’attention de l’internaute, ça il ne l’a pas choisi. Il sait bien qu’il ne sera jamais payé à l’heure, ni même à la valeur réelle de son travail. Soit. Il ne demande qu’une chose : pouvoir gagner assez pour se nourrir, se loger, se chauffer, et pour avoir le temps de continuer à créer. Parfois il s’imagine qu’un de ses pairs qui aurait déjà fait ses preuves, lui propose une chambre dans sa maison, qu’il puisse venir y travailler le temps qu’il a besoin. Il souffre du manque de lien intergénérationnel entre les créateurs. Les anciens sont bien trop occupés pour daigner répondre aux petits jeunes. La transmission qui a pu exister entre le maître et l’apprenti, le simple lien de confiance qui autoriserait un jeune à se confier à un grand frère, une épaule pour se reposer, une oreille pour accueillir les découragements comme les excitations, ou bien simplement, un moment qui ne soit pas dérobé à l’urgence, une soirée où quelque chose se dépose, tout cela semble avoir été balayé.

Pourtant, au milieu de cet isolement des individus et des générations, certains tentent autre chose. On s’invente d’autres manières de faire, soi-même, sans intermédiaire, dans l’entraide, le troc, l’échange. Pour la nourriture, le transport, les services. Mais pas encore pour l’immatériel. Il ne viendrait à l’esprit  de personne de ne pas payer son café. Mais payer un enregistrement, une chanson, de la musique, une photo…

Les nouveaux métiers à inventer

Le 10 janvier 2017 en rallumant son ordinateur, Sarah trouve quatre-vingt seize messages datés du jour-même. Elle comprend que c’est aujourd’hui qu’a été postée la lettre Trouve le verbe de ta vie sur le site de la Relève et la Peste,  un de ces nouveaux médias qui te propose de te faire voir le monde autrement. Elle apprend qu’en vingt-quatre heures, cette lettre a été partagée 50 000 fois. Donc lue par quelques centaines de milliers de personnes.

Entre le 1er janvier 2016 Capture d’écran 2017-03-12 à 13.19.12et le 9 mars 2017, les portraits sonores L’extraordinaire au quotidien (en cliquant ici tu arriveras sur la page) ont récolté 256,50€, grâce à 23 acheteurs. Soit 85€ par mois. Dans ce même laps de temps, quelques dizaines de milliers lecteurs sont venus sur les pages de ces portraits. Voilà plus de six mois que le matériel d’enregistrement à 2000€ n’est pas sorti de son sac, qu’aucun nouveau portrait n’a été enregistré. Parce qu’il faut d’abord essayer de diffuser ce qui a été fait. Chaque portrait prend environ un mois de travail à temps plein. Ils sont vendus à prix ouvert – tu peux y mettre entre 50 centimes et 20 euros. L’équivalent d’un café, d’un ticket de métro, d’un sandwich. Tiens, la ville change de costume, c’est la fin de l’après-midi. L’heure de l’apéro, le Vittel menthe à 3.20€. Un fond de sirop sucré et de l’eau. Si 10% des 50.000 personnes qui ont partagé la lettre donnait 1€ pour écouter un portrait de 30 minutes… 1 mois de travail… 1€… 10% de 50.000… 5000€, de quoi vivre largement pendant un an.

Qu’est-ce que j’ai mal fait, mal pensé, mal évalué ? Le métier d’agitateur sur internet n’est pas inné, ce n’est pas le nôtre, et ce n’est pas lui que nous avons choisi. Internet est un outil et non une fin. Il faut se remettre en question. Mais le travail de créateur ne dépend pas que de soi. Alors nous nous interrogeons sur toi, lecteur. Incompréhension, stupeur. Et oui, colère (On t’a promis que cette lettre sera honnête) Bien sûr, tu es sans cesse sollicité. Les numéros inconnus qui t’appellent après le travail pour te proposer des produits, les campagnes de don des associations, et puis nous sommes des centaines, des milliers d’artistes sur internet à te demander d’encourager notre travail. Tu ne peux pas donner de partout. Bien sûr. Et le Vittel menthe à 3.20€, et le coussin de décoration, et le sandwich. Bien sûr nous ne sommes qu’une fraction de secondes dans ta vie sur internet, et nous devrions nous estimer heureux que tu t’arrêtes pour cliquer, pour liker, pour partager. Bien sûr il y a les guerres d’Irlande…

On nous conseille parfois de faire des levées de fond sur des sites participatifs. Mais c’est encore de l’aumône. Nous voudrions autre chose. Nous prétendons que nous faisons un travail qui mérite rémunération. Comme le Vittel, comme le sandwich, comme le vernis à ongle.

Cette autre société dont nous rêvons

À l’heure où la France s’inquiète de son avenir, tu dois te dire qu’il y a d’autres priorités. Mais c’est au contraire le meilleur moment, pour te parler de ces jeunes qui essayent de se réinventer leur métier, qui cherchent d’autres modèles économiques. Et qui n’y arriverons pas sans toi. Comme aucun artiste, aussi génial, talentueux et travailleur fut-il, n’a réussi sans l’aide, l’écoute et la disponibilités de ses pairs.photo : Francis Azevedo

Alors, nous diras-tu, quel est le but de cette lettre ? Te faire culpabiliser ? Sûrement pas. Simplement te rappeler à ton pouvoir de consommateur, toi la paire d’yeux qui es en train de lire ces lignes entre deux urgences. Toi qui lis, qui commentes, qui partages derrière ton écran, sache que chacun de tes clics est un geste que tu poses dans le circuit de la création et des médias. Toi qui te plains peut-être d’entendre toujours la même chose dans les médias, toi qui voudrais autre chose. Tu n’es pas invisible, tu n’es pas anodin. La société est comme la peau d’un tambour : chaque geste que tu fais et que tu ne fais pas, résonne à l’autre bout. Chaque fois que tu achètes, et chaque fois que tu n’achètes pas, tu choisis le monde auquel tu participes. Celui de demain, celui de tes enfants. Le nôtre, le mien. Celui qui me fera continuer ou celui qui me fera un jour tout poser par terre, et m’assoir en tailleur sur le trottoir avec une petite pancarte.

signature Sarah NB

 

 

 

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