La monoculture de l’amour

« J’ai l’âme lourde encore d’amour inexprimée. »

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand

 

C’est le thème éternel des chansons et des films, dont personne ne semble se lasser. Celui auquel les films biographiques réduisent la vie des Ray Charles, des Frida Kahlo, des Edith Piaf Celui que partagent les chansons de rue, les chansons de concert, les chansons de radio, les chansons à la mode et celles qui n’ont pas pris une ride, les clips des stars et les vidéos d’inconnus dans leurs chambres. L’Amour. L’amour du couple, l’amour des amants, l’amour des amoureux perdus ou heureux, des « enfants qui s’aiment » ou des « vieux amants ». Thème universel paraît-il, et pourtant tellement différent d’une époque à l’autre et d’une culture à l’autre. Sur le chemin, il me semble que nous avons perdu bien des formes d’amour.

La relation d’un maître à son élève, d’un coach à son apprenti, n’est-ce pas là de l’amour ? Le maître voit les potentiels de l’apprenti, tout ce qui est encore vert, maladroit, qu’il va orienter, canaliser, et aider à s’épanouir. Il ne lui montre pas le chemin, il lui indique comment utiliser sa propre boussole. Quand l’élève se livre, résiste et explose devant celui en qui il a une totale confiance. N’est-ce pas là de l’amour ?

Quand un jeune homme aide une vieille femme à monter ses paquets, à atteindre le haut du placard, quand une jeune fille lui prend la main et l’écoute parler d’un temps que les moins de vingt ans… La jeune accueille l’enfant qui rit dans les yeux ridés, l’ancienne revoit la jeune fille qu’elle a été. Elles se reconnaissent comme deux soeurs. N’est-ce pas là de l’amour ?

Quand un commerçant devient le port où des clients s’arrêtent entre deux urgences, s’attardent à son comptoir comme des marins au port, écoutant ses récits du quartier. Quand il guette le passage de ces clients-là comme on guette un rayon de soleil. Quand un jour le commerce ferme et que soudain, on se rend compte qu’il manquera quelque chose dans notre vie, comme le vieux chêne à la fenêtre, comme la tour de Notre-Dame derrière la baie vitrée de certains cafés….n’est-ce pas là de l’amour ?

« Le vieil homme et l’enfant » 1966

Quand on voit un enfant grandir, qu’on fait partie de sa vie sans faire partie de sa famille. Qu’on tend les bras au bébé, qu’on tend son imaginaire à l’enfant, qu’on tend son écoute à l’adolescent. Quand il empêche notre imagination de pourrir, nous apprend à nous émerveiller et à plonger dans l’inconnu sans peur. Qu’il nous empêche d’accepter le monde tel qu’il est. N’est-ce pas là de l’amour ?

Avoir un voisin chez qui on entre sans frapper pour emprunter un outil ou demander conseil. Quelqu’un qui déplie sa carte pour nous indiquer un sentier à suivre, qui sort ses outils parce qu’on en manque, qui ne s’embarrasse pas de politesse, qui nous permet certains soirs d’ajouter une assiette. Celui qui nous laisse tranquille quand on a besoin d’être seul, et qui est là quand on a besoin de ne pas se sentir seul : n’est-ce pas là de l’amour ?

« La fille sur le pont », 1999, l’un des plus beaux films sur une histoire d’amour sans « amoureux »

Et le complice de scène ou d’aventure, partenaire pour un spectacle, compagnon de plongée, de vol, d’escalade. Celui avec qui on a frôlé l’éternité, qui nous comprend sans mot, que l’on désire sans sexe, que l’on comprend d’un geste et que l’on touche du bout des yeux. Celui qui n’a pas besoin de clé pour visiter notre âme. N’est-ce pas là de l’amour ?

Et puis il y a tous les morts qui vivent encore… ceux dont les mots, les musiques et les œuvres dialoguent avec nous, apaisent les tremblements de terre intérieurs, et qui bien souvent sauvent nos vies. Ceux dont on fait des monuments, des films et des émissions spéciales. Mais il est un espace de dialogue intime avec eux, qu’aucune commémoration, aucune rétrospective, ne peut toucher. Qui n’existe que dans le langage secret qu’on parle quand on cherche une autre réalité. Ils sont les torches qui nous guident vers de nouveaux mondes. N’est-ce pas là de l’amour ?

Je devrais aussi parler de l’amour pour son pays, pour un coin de terre, pour un quartier, pour un arbre, pour un animal. L’amour pour son instrument de musique ou pour une vieille maison qui nous a vu grandir.

« La belle équipe » 1936

Et comment ne pas parler d’amitié ? Cette relation qui s’étend bien au-delà du partage des mêmes activités, des voyages et des sorties. Bien au-delà de ce qu’on a en commun. Si l’amitié est une harmonie, alors il faut deux notes bien différentes pour les faire résonner. Les amis, qu’on aime même quand ils ne le méritent pas.

Nous avons perdu la diversité de l’amitié. Nous ne savons plus être ami avec quelqu’un qui pourrait être notre grand-père, avec un enfant qui pourrait être notre petit frère. Il est une barrière encore plus difficile à franchir : celle du genre. Comme si, en dehors de la famille et du couple, il n’y avait plus de lien puissant possible entre un homme et une femme. Ce serait « mal interprété » ou « dangereux » de passer une soirée avec un ami quand on est une femme, si celui-ci est en couple, et inversement.

Rencontrer un alter ego, une épaule où se blottir, un rire où se réchauffer, une paroi où l’on puisse entendre son propre cri. Quelqu’un qui verrait en nous ce qu’on ne s’autorise pas à être, quelqu’un qui ferait bien plus que nous apprécier, qui saurait nous espérer, nous ouvrir à cette part de soi qu’on oublie, même sur la route du bonheur.

Les temps sont durs pour qui a soif de ces formes d’amour. Comme les variétés anciennes de légumes et de fruits, ou comme des coupes de pantalon qui décidément ne se font plus. Pour qui n’est ni de la famille, ni du cercle du quotidien, ni des amis du même milieu, ni l’amoureux, il n’y a pas de place. À croire que nous avons même réussi à cultiver la monoculture de l’amour.

 

Sarah Roubato a publié :

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